Chronique sur le coronavirus

Confinement, jour 284.

Je m’étais promis de ne pas tenir de journal. Je trouvais un peu déplacée l’idée de parler de la dernière série TV en vogue, ou de ma nouvelle façon de préparer des coquillettes au beurre. On est quand même en pleine pandémie. Y a des gens qui crèvent. Un peu de retenue, que diable. Mais après plus de neuf mois d’incarcération à domicile, je saute le pas. J’accouche. Non, je ne cède pas à cet étalage de vie privée sur la place virtuelle. Non. En fait, j’ai brusquement réalisé que ce que j’observais n’était plus du domaine du privé. Ce que je vis ressemble à une réelle transition historique, qu’il me fallait partager de toute urgence. On ne sait jamais ce qui peut arriver.

« Il n’aura pas fallu beaucoup de temps pour se remettre de l’humanité »

Tenez, ce matin, par exemple. Ma VMC tombe en panne. J’entrouvre la fenêtre pour aérer et je tombe nez-à-truffe avec un ours brun. Ouais, un ours brun. Alors soit les zoos ont été abandonnés, et celui-là a réussi à se faire la malle, soit j’ai oublié un zéro. Je perds la notion du temps. On est peut-être au jour 2840, et auquel cas, les espèces menacées ont largement eu le temps de se reproduire. Aux dernières nouvelles, les chasseurs ont finalement lâché le fusil. Car même si la pratique individuelle, vantée comme « sans risque » par les lobbies au début de la crise, avait réussi à perdurer, les revendeurs de balles ont fait faillite. Les cartouches ont été réquisitionnées par l’État. Bah oui, on est en guerre. Alors les camouflés du dimanche ont vite abandonné la partie. Entre les coups de poing et les crocs acérés, c’était un combat inégal après tout. Au moins ils savent ce que ça fait, d’être du côté des perdants.

Bref. Je claque évidemment le battant de fenêtre à la gueule du mammifère. Puis, remis de mes émotions, je décide d’ouvrir les rideaux. Je n’allais quand même pas rouvrir la fenêtre, ‘faut pas charrier. Des mois que je n’avais pas vu la lumière du jour. J’ai suivi les mesures gouvernementales : ils ont dit qu’il ne fallait pas « tenter ses voisins ». C’est pas mes bouquins et mon chat gris qui auraient tenté qui que ce soit, mais admettons. J’ai obéi. J’suis un bon bougre. J’ai donc tiré les rideaux. Le soleil m’a d’abord ébloui, et puis je me suis habitué à la luminosité. Apparemment, la végétation aussi. Elle a poussé partout. Elle a recouvert les trottoirs, les voitures, les seuils de porte, et même les toitures. Un vrai bazar là-dedans. Je me demande comment les livreurs font pour continuer à nous apporter des paniers de bouffe le mardi matin. Ils doivent avoir des pare-buffles et des roues de 4X4. Non parce qu’il y en a du monde. Des chevreuils, des piafs, des chiens. Même des ours. Comme quoi il n’aura pas fallu beaucoup de temps pour se remettre de l’humanité. On est peu de choses.

« Ça fait belle lurette que les chiens se sortent tout seuls »

J’ai vu passer un policier aussi. Avec une arme et un masque à gaz. Voilà où elles étaient passées, les balles. Le scandale des masques en papier n’aura pas fait long feu. Je me souviens encore de l’époque où il n’y en avait pas assez pour tout le monde et où chacun y allait de sa gueulante, flics et médecins inclus. Maintenant, il n’y en a toujours pas pour tout le monde, mais ça ne choque plus personne. Les seuls fous qui sortent sans autorisation se font buter. État d’urgence oblige. Quant aux médecins, certains sont morts, d’autres soignent les très riches. Ceux-là ont droit à la gamme au-dessus. Les masques à gaz, c’est le top. Oui, parce qu’il y a un traitement à ce fichu virus. On le sait depuis longtemps, mais il coûte trop cher. Enfin, disons que son tarif a augmenté. Le président a dit qu’il ferait un petit geste. Une promo. Et puis tout à l’heure, ce qu’il a annoncé a totalement changé la donne.

Dès demain, on pourra à nouveau sortir. Oui, vous avez bien lu : le virus n’existe plus. En tout cas, pour cette année, on est tranquille. Vous me direz, on est déjà en 2021. Alors je sais pas trop si c’est une bonne nouvelle. Et puis maintenant, le dehors, ça me fait peur. Autant au début, on voulait faire des barbecues et bronzer au moindre rayon de soleil, autant maintenant, ça ne fait plus envie à grand monde. Rien que l’odeur des saucisses grillées, ça me fout la nausée. Je me rappelle du temps où j’allais sortir les chiens du quartier, pour me trouver une excuse. Ça fait belle lurette que les chiens se sortent tout seuls. C’est dingue qu’ils ne finissent pas dans l’estomac des ours, d’ailleurs. Ils doivent avoir fait une sorte de pacte inter-espèces. On devrait en prendre de la graine.

« Il y a des spécialistes partout »

Et dire que tout a démarré avec des chauves-souris, par le biais d’un pangolin. Sacrée bestiole. Jamais vu en vrai. ‘Faut dire qu’on l’avait bien zigouillé, avant qu’il ne se rebiffe. C’est l’un des animaux les plus braconnés au monde. Ce temps là est évidemment révolu, personne ne veut plus le consommer. Conscient ou pas, il a créé une vraie zizanie, le fourmilier à écailles. ‘Y en a qui disent que le virus provient d’un labo, et que le pangolin n’a rien à voir là-dedans. Avec internet, on ne sait plus qui croire. Désormais, les diplômes ne veulent plus rien dire. Il suffit de parler fort et de réciter par cœur des numéros de brevet pour passer pour un bon. ‘Faudra que j’essaie, pour voir. Il y a des spécialistes partout. Ou nulle part. Enfin, il y a quand même des théories qui du premier coup d’œil, ne tiennent pas la route. Le quatrième mois par exemple, j’ai lu que le virus n’avait jamais existé, que les malades n’avaient été contaminés que par la force de l’auto-persuasion, et que cette force était telle qu’elle en avait tué plus d’un. Selon l’auteur du ragot, il fallait simplement tourner deux fois sur soi-même et hurler « je suis guéri » en s’aspergeant de basilic frais pour s’immuniser contre cette « fausse pandémie ». Une chance pour le gars qui a inventé ça, il n’y a plus de basilic frais depuis six mois. On ne peut même pas vérifier.

En même temps, je comprends qu’il y ait un tel engouement pour les thèses les plus farfelues. Déjà, on s’emmerde grave. Ça passe le temps. Et puis, on s’est tellement faits prendre pour des imbéciles, qu’on est en droit de se méfier. Dur dans ces conditions de rester lucides. De garder un esprit clair. Macron nous a quand même demandé d’aller voter en plein pic épidémiologique. Puis il a profité du confinement pour changer le code du travail. Buzyn a avoué qu’elle connaissait la gravité de la situation sanitaire à venir, deux mois avant de nous alerter. Avant de l’employer lui-même, Philippe dénonçait le recours au 49-3. Après avoir pillé les classes populaires, la femme du président a repris les rênes de l’opération « pièces jaunes ». Le préfet Lallement a crevé des yeux à des pacifistes. On a libéré Balkany. Non, vraiment, tout ça ne nous aide pas à leur faire confiance. Ils en ont généré, des injustices. Mais on ne leur en a pas tenu rigueur, car on est en guerre.

Du moins, on l’était.

Les victimes collatérales

À bien y réfléchir, quelle étrange guerre a-t-on vécu. Un ennemi invisible à fuir. Des démons intérieurs à combattre. Oui, car il a fallu renoncer à ses petites habitudes. Oublier sa bonne vieille tablette de chocolat. Annuler un cours de yoga. Oh, vous pouvez sourire. Mais pour certains, ce genre de routine a été difficile à abandonner, aussi bourgeoise fut-elle. D’autres ont dû faire face à leurs addictions, se sevrer de force, à cause des ruptures de stocks. Enfin, il y a ceux qui sont tombés tout droit dans la misère. Il ne leur manquait pas grand-chose pour sombrer. Alors ils ont dû observer leur réfrigérateur se vider sous leurs yeux, sans pouvoir le remplir. Voir leur boutique couler, impuissants, comme les pilotes d’un Titanic. Finalement, le nombre de victimes collatérales a été plus important que les décès directement liés au virus. Un comble. Outre les morts de faim, il y a aussi ceux qui se sont noyés dans leur fuite de WC, parce qu’aucun plombier ne pouvait travailler. Bon, d’accord, ils n’auraient pas dû mettre les mains dans le cambouis. Mais fallait-il vraiment laisser l’eau des chiottes s’écouler pendant neuf mois ? Enfin, il y a ceux qui ont dû cohabiter avec leurs bourreaux. Les enfants battus. Les femmes tabassées. Les hommes humiliés. Pour ceux-là, pas de cases adaptées sur les attestations de sortie.

« La guerre est finie »

La guerre est finie. Dès demain, il va falloir ressortir. Maintenant que l’économie s’est effondrée, que la nature a repris ses droits, qu’on ne risque plus de tomber malade, deux choix s’offrent à nous. On peut tout reconstruire comme avant, se tuer à la tâche pour tenter de récupérer un semblant de vie, obéir aux ordres aveuglément, reproduire le même modèle, effacer la dette. Sinon, on peut tenter autre chose : construire un nouveau monde, éviter de répéter les erreurs du passé. Et au passage, faire payer l’addition à ceux qui nous ont menés dans cette galère. Mais pour ça, il va falloir accorder nos violons. Entre le pangolin et les labos pharmaceutiques, il y a un choix à faire. On ne pourra pas condamner tout le monde. À moins que la cause de tout ce fatras se situe plus loin… Au-delà d’un petit animal ou d’une seule institution… Je me demande si ces deux là ne cachent pas autre chose, en fait. Un mal plus ancien. Plus global. Car après tout, un virus se propage plus rapidement quand rien ne lui fait barrage, quand tous les corps se ressemblent. Aurait-on laissé filer cette diversité qui nous protégeait tant ? Je repense aux anciens modèles de confinement, avant le virus. Les confinés, c’était ces animaux d’élevage, entassés dans des prisons à viande. C’était ces monocultures, parquées dans des champs stériles, à perte de vue. C’était ces hommes, cloisonnés dans des camps, ou derrière des barbelés. Et paradoxalement, c’était la société mondialiste, où tout circule, sans limite. Où on devait commander des foutus masques en papier à l’autre bout de la planète, et ne pas être livrés à temps. C’était le confinement des libertés.

Voilà que je m’égare. Trop de solitude, peut-être. Trop de reportages TV.

En tout cas, dans les documentaires animaliers – et Dieu sait que je m’en suis tapé – j’ai appris des trucs. Par exemple, les biologistes expliquent que dans l’évolution, les seules espèces qui ont survécu sont celles qui ont su s’adapter.

Bon. Pour ma dernière soirée, je vais laisser la fenêtre entrouverte. Histoire de faire un premier pas vers ma nouvelle vie. Tant pis si un ours veut squatter ma chambre à coucher.

‘Faut s’adapter, la guerre est finie.

Commentaires (1)

Raimon
Wouah quel beau et puissant texte Azelma !
Tu écrit si bien que j'étais plongé dans cette réalité parallèle du futur . C'est vraiment intense , vraiment post apocalyptique plein d'éspoir , et j'adore cette prise de conscience pleine de la nature qui se fait en te lisant

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