Décroissance : "une perception romantique trompeuse"

Chronique pour la REV, sur la décroissance

Source : https://rev-parti.fr/decroissance-une-perception-romantique-trompeuse-selon-le-grand-patronat/

Décroissance : une « perception romantique trompeuse », selon le grand patronat

Chronique d’Azelma Sigaux, écrivain, pour la REV

Le 15 avril dernier, le Centre Patronal suisse, équivalent de notre MEDEF français, envoyait, comme chaque semaine, son bulletin d’informations à ses abonnés. Or celui-ci, relayé sur Facebook par Jean-Marc Jancovici, ingénieur, auteur et conférencier, puis par le député François Ruffin à l’Assemblée Nationale, dépasse rapidement le cercle des 5000 lecteurs habituels. Au lieu de tomber dans les mains de chefs d’entreprise aguerris, le document interne pénètre la vaste sphère des réseaux sociaux.

Il ne faudrait surtout pas s’habituer à la simplicité

Un extrait de ce courrier suscite alors de vives réactions. L’organisation patronale y invite les entreprises à reprendre leur activité au plus vite, et met en garde ses adhérents face à l’attrayante perspective d’un monde où la consommation ne serait plus essentielle. Le confinement des populations a déclenché une réduction des dépenses des ménages, une chute de l’économie ainsi que des prouesses écologiques inespérées. Loin de s’en réjouir, le Centre Patronal qualifie ce constat de « perception romantique […] trompeuse » qu’il faut abandonner de toute urgence :

“Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… Cette perception romantique est trompeuse, car le ralentissement de la vie sociale et économique est en réalité très pénible pour d’innombrables habitants qui n’ont aucune envie de subir plus longtemps cette expérience forcée de décroissance. La plupart des individus ressentent le besoin, mais aussi l’envie et la satisfaction, de travailler, de créer, de produire, d’échanger et de consommer. On peut le faire plus ou moins intelligemment, et on a le droit de tirer quelques leçons de la crise actuelle. Mais il est néanmoins indispensable que l’activité économique reprenne rapidement et pleinement ses droits”[1].

Vous avez dit décroissance ?

Le terme fait peur, et pourtant il s’impose comme une évidence. Le jour du dépassement – moment où l’humanité a consommé l’ensemble des ressources que la Terre peut régénérer en une année – tombe désormais au mois de juillet[2], et recule chaque année. Pourtant, les signaux d’alerte, lancés depuis des dizaines d’années par la planète elle-même, et répétés par les ONG écologistes du monde entier, n’ont pas trouvé d’échos chez les puissants de ce monde. Ou en apparence, seulement. La croissance, telle une religion, pousse ainsi les Hommes à exploiter toujours plus le Vivant, jusqu’à l’épuisement. Le productivisme, combiné à la mondialisation, détruit les écosystèmes, menant ainsi notre propre espèce dans l’impasse. Comme le dit très justement Vincent Liegey, porte-parole des Décroissants : « On ne peut plus croître dans un monde fini »[3]. Question de bon sens.

La croissance nuit même aux portefeuilles

Les conséquences ne sont pas seulement environnementales. Contrairement à ce qui est souvent cru, la croissance n’a jamais généré le plein emploi. Si elle augmente le PIB, elle crée dans le même temps des inégalités de richesse considérables. Alors évidemment, les 1% les plus riches du pays ne sont pas les plus lésés, bien au contraire. Ce sont les grands bénéficiaires de ce système injuste. Voilà pourquoi il est grand temps de le réinventer : instaurer un revenu maximum, et plus seulement minimum, se réapproprier la création monétaire, interdire les paradis fiscaux… Nombreuses sont les possibilités pour se défaire de cette croissance aveugle, où l’humain et les autres êtres vivants sensibles ne sont plus au centre des priorités.

Décroissance ne rime pas avec âge de pierre

Revoir sa vision de la production et de l’économie ne signifie pas revenir à la bougie. Loin de là. Faire en sorte que certains services publics soient gratuits, se diriger vers l’autonomie, se responsabiliser face à sa consommation : voilà quelques pistes qui tendent plutôt vers une société moderne, au sens littéral du terme. Larousse le dit : moderne signifie « qui appartient au temps présent ou à une époque relativement récente »« qui bénéficie des progrès les plus récents »[4]. La science nous démontre régulièrement les conséquences désastreuses de la croissance à tout prix sur la planète et ses habitants, autant sur le plan environnemental que social. Changer de modèle n’est donc pas seulement moderne, c’est urgent ! Car en réalité, nous avons pris du retard. Pour autant, il n’est jamais trop tard pour évoluer, et prendre en compte ce qui n’a pas fonctionné, ainsi que les alternatives qui semblent les plus justes. La croissance appartient au vieux monde.

Une vision partagée

Si j’ai pris en exemple le texte du Centre Patronal suisse, c’est parce que la tournure était particulièrement représentative d’une vision capitaliste de la société. Mais j’aurais très bien pu vous citer Geoffroy Roux de Bézieux, président du MEDEF, lors d’une entrevue récente pour Le Figaro : « J’appelle donc tous les entrepreneurs qui le peuvent à reprendre dès maintenant leur activité. […] Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire »[5]. On voit bien que l’idée d’un changement n’est pas partagé par tout le monde. Mais si le romantisme d’une vie moins matérialiste effraie les grands dirigeants du monde, c’est peut-être justement parce qu’elle séduit de plus en plus ceux qui la touchent du doigt, et qui pourraient bien la regretter, une fois l’activité relancée.

 

Il n’est évidemment pas question de faire l’apologie de la privation de libertés ou d’un confinement forcé, mais bien au contraire, de s’inspirer de ses conséquences fortuites pour bâtir une vie libre et respectueuse de la planète et de ses habitants.


[1] Service d’information du Centre Patronal n°3284 du 15 avril 2020 (https://www.centrepatronal.ch/documents/documents-utiles/cp-2020-04-15-fr.pdf)

[2] https://www.wwf.fr/jour-du-depassement

[3] https://www.liberation.fr/futurs/2013/04/21/vincent-liegey-on-ne-peut-plus-croitre-dans-un-monde-fini_897827

[4] https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/moderne/51945

 

[5] https://www.lefigaro.fr/societes/geoffroy-roux-de-bezieux-la-reprise-c-est-maintenant-20200410

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